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Studiën over de revolutie en over het staatsrecht VI

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Studiën over de revolutie en over het staatsrecht VI



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Studiën over de revolutie en over het staatsrecht VII. 1840.1

On a souvent répété que la cause de la révolution se trouve dans la nature vicieuse des institutions de l'Europe moderne, ou dans les abus qui les ont dénaturées. Pour examiner la justice de ce reproche, il faut remonter à l'origine de ces institutions, et esquisser leur histoire.

La civilisation moderne est le produit de trois éléments. Elle a eu trois principes générateurs: l'élément romain, chrétien et germanique. Assez communément on s'est trompé sur leur importance relative; et l'on a attribué au principe germain, puissant sans doute, une influence prépondérante, qu'un examen plus attentif semble lui refuser. On lui a fait une part trop forte; on a exagéré. Les causes de cette exagération sont diverses, et assez faciles à indiquer.

D'abord on s'est fait des idées fausses, on a eu des opinions erronées sur l'état social des Germains. On a cru y trouver les germes d'un gouvernement libre; on a cru entrevoir et distinguer les traits primitifs de fort belles combinaisons politiques. Singulière méprise. Ces peuples barbares vivoient comme on vit toujours dans la barbarie. Ils étoient unis par des liens de famille, par des rapports de tribus; mais du reste ils ne connoissoient pas d'organisation sociale. Le besoin d'une vie aventureuse les réunissoit quelquefois en assez grand nombre autour de quelque chef courageux et entreprenant. Alors il y avoit la subordination de la vie militaire; l'autorité d'un général qui commande, mais qui, avant de donner ses ordres, délibère avec ses principaux compagnons, et tâche également de se concilier la bonne volonté et l'affection de tous. Ce n'est pas dans la vie nomade et dans l'agglomération de barbares qu'il faut chercher les bases d'un gouvernement réglé. Les passages de Tacite, dans lesquels on a voulu démêler ces éléments constitutifs, ne prouvent rien que ce que nous venons de dire, et d'ailleurs on ne doit pas oublier que cet historien avoit pour but, moins de décrire la Germanie que de faire une satyre de Rome; et qu'il s'est fait le panégyriste des Germains, afin que le contraste fut d'autant plus frappant.2

A cette cause d'erreur une autre est venue se joindre. On s'est complètement mépris sur le caractère de leurs invasions dans l'empire romain. On a cru qu'ils étoient toujours venus en ennemis et en conquérants, et que par leurs envahissements successifs ils étoient enfin parvenus à renverser le colosse. Sans doute il y eut, dès les premiers siècles de l'existence de Rome, des invasions subites de peuples barbares; mais il est essentiel de se rappeler que plus tard, sous les empereurs, les Germains furent admis dans les gardes impériales et dans l'armée. Ils devinrent des auxiliaires, des alliés précieux. On achetoit le secours des barbares contre d'autres barbares, et ainsi la défense de l'empire étoit confiée à ses ennemis naturels. Les empereurs traitoient souvent avec les chefs de ces nations voyageuses; en récompense de leurs services ils recevoient des terres, des provinces entières. C'est ainsi que, par une infiltration continuelle, longtemps avant la chute de l'empire romain, ils y occupoient déjà une place. L'empire s'écroula plus par sa propre foiblesse, par une épuisement complet, par les divisions intestines, que par leur force et leurs attaques. Rome n'avoit plus cette énergie, cette force vitale qui seule pouvoit assurer au loin sa domination: le lien se brisoit et l'unité devoit se dissoudre. Le gouvernement foiblissoit de plus en plus, et bientôt se retira tout‑à‑fait. Les provinces furent abandonnées à elles‑mêmes. Quelle [dut?]3 en être la conséquence? Dans quelques provinces il y eut des luttes violentes, il y eut des conquêtes; mais souvent aussi il y eut des arrangements plus pacifiques; les habitants primitifs et les barbares, depuis longtemps plus ou moins établis et fixés, convinrent de leur position respective. Il devoit même arriver plus d'une fois que l'on désirât la protection des chefs barbares; l'établissement de Clovis dans les Gaules en fournit un mémorable exemple. On s'est étonné du peu de résistance des nations indigènes; on a cru que la domination des Romains les avoit4 rendus lâches et corrompus: mais on a oublié que souvent il n'y avoit presque pas eu de victoire. Le joug de Rome ne se faisoit plus sentir; de là un grand changement dans les situations; mais il n'y eut pas nécessairement partout ces terribles bouleversements qui anéantissent la civilisation existante, pour lui substituer un ordre de choses tout à fait différent. Il y eut souvent mélange successif, et non assujettissement subit et complet.

On a d'autant plus rehaussé la force de l'élément germanique qu'on a, d'un autre côté, méconnu celle de la civilisation romaine. En songeant à elle on se figure toujours une situation de décadence, le despotisme le plus hideux, la corruption la plus monstrueuse; l'absence de tout principe de vie et de force. C'est confondre l'empire avec Rome, et Rome même avec la cour et les entourages de l'empereur. Les nobles gémissoient sous l'oppression la plus arbitraire et la plus tyrannique; le tableau de Tacite est la simple vérité; mais l'excès même de la cruauté rendoit les ménagements envers les autres classes nécessaires.

Objet de cet ouvrage.

On désire montrer que la cause des maux qui tourmentent le monde civilisé, la cause du mal‑aise européen, et le principe générateur de la période révolutionnaire, ne réside point dans la tendance perturbatrice de quelques abus, ni dans la fausse application de doctrines salutaires au genre humain. Que la source de tous ces malheurs se trouve dans l'abandon du principe chrétien, dans le développement d'un athéisme pratique et que par conséquent dans le christianisme seul peut se trouver le remède à la situation déplorable de notre époque.

Nous commencerons par déclarer franchement nos principes; le point de vue où nous sommes placés, les instrumens que nous employons dans nos recherches, les principaux résultats auxquels nous sommes parvenus. Ensuite nous retracerons la cause de la révolution dans son origine. Enfin nous la suivrons dans ses conséquences et ses développemens.

D'abord donc une espèce d'introduction, où nous placerons plusieurs remarques nécessaires pour l'intelligence de nos raisonnemens subséquens, et qui nous dispenseront de tomber dans des redites fatigantes pour le lecteur. Nécessité de principes fixes et d'une vérité objective. On ne sauroit trop insister sur cette nécessité, précisément parce que de nos jours elle est généralement méconnue. Il y a une vérité la même pour tous. On peut la négliger, la mépriser, la nier; elle n'en existe pas moins. Elle existe hors de nous; elle ne dépend en aucune manière de l'assentiment des hommes. Le soleil existe même pour celui qui ferme les yeux à sa lumière.5 Il y a des vérités premières, l'objet non du raisonnement, mais de la foi. Elles échappent à l'analyse; elles s'apperçoivent par l'intuition. C'est le point de départ, le capital avec lequel on doit travailler. Ces vérités étant données, la raison, suivant ces principes dans leur développement et leur application, assigne la même fixité à des vérités moins universellement senties, à des vérités d'un ordre progressif et l'avancement de la science consiste dans ce mouvement progressif. Ainsi des opinions deviennent des principes, lesquels se rattachent tous à ces premières vérités.

Le centre de toute vérité est en Dieu. On a nié Dieu, et dès lors on a dû nier tous les principes, en morale comme en politique, en science comme en religion. L'autorité de la vérité étant méconnu, on est tombé sous le joug de l'erreur. L'autorité des principes rejetée6 on est tombé dans l'anarchie des opinions. La raison individuelle est devenue pour tout homme la source unique de la vérité.

Ici aussi l'anarchie devoit conduire au despotisme. Des hommes de génie ont paru; des systèmes éblouissans, entraînans ont été développés avec tous les artifices du raisonnement et tous les prestiges de l'éloquence; de nombreux admirateurs ont formé des écoles, des sectes, dont chacune croyoit être exclusivement en possession de la vérité. Ces philosophies, ces religions nouvelles, ces systèmes, ces écoles, se sont successivement renversées; entouré de ruines on se demande, qu'est ce donc que la vérité; on commence à en désespérer, et beaucoup de personnes, lasses de tant de recherches infructueuses, de tant d'efforts et de tant de désappointemens, se retranchent dans le matérialisme, et ont même une espèce d'horreur de tout ordre d'idées qui pourroit venir les troubler dans ce triste et déplorable repos.

Nous devons retrouver cette sève divine, ce principe de vie, qu'un siècle anti‑chrétien a rejeté. Reconnoître Dieu et ses rapports avec l'univers; dès lors les principes reparoitront. Il ne s'agit pas de les créer. Un Dieu inventé7 ne sert à rien; des principes inventés sont illusoires. Il s'agit de retrouver ce qui existe; ce qui, malgré les erreurs de l'homme ne cessa jamais d'exister.

La révélation ou le christianisme8

Dieu s'est révélé à la terre, et pour quiconque croit, tout ce qui est manifestement en contradiction avec cette révélation divine, est par là même convaincu de fausseté. Nous n'écrivons pas un traité d'apologétique; mais nous désirons faire remarquer que le christianisme est aussi ancien que le monde, et que toutes les croyances dérivent primitivement de cette source commune.

Il y a eu des incrédules qui eux aussi ont reconnu cette communauté d'origines, cette liaison et cette analogie de toutes les croyances; ils les considéroient toutes comme des manifestations diverses d'un même sentiment religieux, d'un même besoin moral, qui empêche l'homme de vivre uniquement pour la terre, qui le force de jeter par intervalles un regard vers les cieux. Ce n'est pas d'une liaison pareille que nous entendons parler; ce n'est pas une religion soi‑disant naturelle qui a produit le christianisme et les autres religions; c'est le christianisme, tel qu'il est exposé dans les Saintes Ecritures; qui, invariable, a traversé les siècles, qui, religion de l'homme primitif, se retrouve encore dans les plus grandes aberrations religieuses de sa postérité.

La religion de l'homme déchu et racheté, d'un Dieu créateur, sauveur et régénérateur, est celle des patriarches, des juifs et des chrétiens. L'expiation en est le centre et le fondement; la même foi, soit au sacrifice futur, soit au sacrifice accompli, est le moyen d'arriver au même salut. Dieu a conservé cette foi sur la terre, malgré toutes les erreurs des hommes; et l'histoire de l'église n'est que l'exposition de ces grandes vérités, dénaturées par l'homme et reproduites dans leur clarté primitive par l'Esprit de l'Eternel.

Toute religion est tradition[n]elle. La superstition, la politique, des causes diverses peuvent avoir changé, modifié, défiguré les croyances historiques; toujours est‑il indubitable que les vérités et les erreurs transmises de père en fils, forment partout la base de la foi populaire. Le genre humain étant issu d'une même famille, on doit en remontant le cours des temps et des opinions religieuses arriver à une source commune, et retrouver partout les vestiges d'une influence universelle. Et en effet les vérités fondamentales du christianisme se reproduisent à nos yeux dans toutes les mythologies: même état primitif d'innocence; même sentiment de péché et de condamnation; même besoin de sacrifice pour satisfaire à la justice de Dieu; même espérance d'un retour à un état plus heureux. Avec un plus grand nombre de documens historiques on pourroit recomposer l'arbre généalogique des religions. Jusque dans le fétichisme il y a un élément de vérité, une étincelle du feu divin, et les traces d'une sublime origine se trouvent même où la corruption a atteint son dernier degré.

Quant aux innombrables sectes qui, sorties de l'église chrétienne, sont tombées dans différentes erreurs, la preuve devient superflue. Seulement nous devons rappeler que la religion de Mahomet n'est elle‑même qu'une de ces sectes. Quelques personnes ont cru voir dans cette religion une croyance nouvelle, une invention du faux prophète, une espèce de deïsme philosophique. C'est une erreur; ce n'est point avec des opinions vagues et indéterminées qu'on produit des résultats pareils. Mahomet rappeloit des dogmes révélés: l'unité de Dieu, non d'une divinité fantastique telle que la philosophie les crée, mais du Dieu vivant, du Dieu d'Abraham et de Jacob9; et l'on peut dire que la plus grande force de l'islamisme consistoit précisément dans ses rapports avec la révélation.

Il en est de même du système des philosophes. Ils corrigeoi[e]nt la foi historique; c'est‑à‑dire ils séparoient souvent les erreurs des hommes de la vérité divine et parvenoient ainsi à une supériorité relative. Ils se rapprochoient de la révélation, ils tâchoient de ressaisir le fil presque introuvable dans le labyrinthe obscur des opinions de l'homme. Et la philosophie moderne incrédule, elle qui semble ou qui du moins prétend d'être la plus pure de toute révélation, où a‑t‑elle puisé les idées, qui lui ont attiré le plus de partisans? L'antiquité ne les a point connues et c'est le christianisme qui peut les revendiquer. Il n'y a qu'un Nom par lequel on peut être sauvé.10

Le protestantisme ou la Réforme11

L'église de Rome a eu sans contredit, durant plusieurs siècles, une influence extrêmement salutaire pour la conservation et la propagation de la foi. L'hiérarchie elle‑même, et l'autorité de plus en plus monarchique des papes ont eu sous plusieurs rapports de bons résultats pour les lumières, la liberté et la civilisation. L'église de Rome, malgré ses nombreuses superstitions n'a pas entièrement abjuré toutes les vérités fondamentales du christianisme: elle est bâtie encore sur la divinité du Seigneur, et c'est sa véritable force. C'est en cela qu'elle est infiniment supérieure aux produits divers d'une philosophie incrédule. C'est pour cela que nous repoussons toute tentative d'éclairer, comme on dit, un peuple catholique en lui ôtant toutes ses croyances. Ses erreurs valent mille fois mieux que les lumières qu'on prétend lui donner en échange. C'est en affermissant et en développant la vérité qui se trouve encore dans le catholicisme qu'on parviendra à en chasser les erreurs.

Après avoir reconnu cette bonté relative du catholicisme, nous devons l'examiner [li?]brement12 dans ses rapports avec le protestantisme des réformateurs. Le protestantisme c'est le christianisme, protestant contre les erreurs de l'église de Rome, se débarrassant des élémens hétérogènes. Son essence est le christianisme tel que les apôtres, tel que les pères de l'église, tel que Christ lui‑même l'avoit annoncé. Il ne s'agissoit pas d'une nouvelle doctrine, mais du retour aux dogmes primitifs; non pas de la fondation d'une église, mais de la continuation de l'église catholique, de la continuation du cours de la foi, interrompu par les erreurs du papisme. On ne songeoit point à la souveraineté de la raison, mais on vouloit rétablir la supériorité de la Parole divine sur les enseignemens humains; on revendiquoit le droit, on rappeloit le devoir de tout fidèle d'examiner lui‑même la foi de l'église le flambeau de l'évangile à la main et se confiant en la promesse du Saint Esprit faite à tout croyant. Sous ce rapport on peut dire que Saint Paul et Saint Pierre eux‑mêmes ont été des protestans13; car leurs épîtres contiennent les condamnations les plus formelles des erreurs du catholicisme.

Il faut réduire cette liberté illimitée d'examen faussement attribuée aux réformateurs du seizième siècle, dans ses justes limites. D'abord ils vouloient pour tout homme liberté de conscience. Personne ne doit vouloir poursuivre une opinion jusque dans le domaine sacré et secret de la pensée. Personne ne doit vouloir forcer un autre à embrasser sa croyance. La conversion par les supplices est la conséquence du principe qui fait dépendre la félicité éternelle de la participation aux rites d'une église visible, mais les réformateurs savoient que Dieu veut être adoré en esprit et en vérité14 et que l'arme du chrétien est l'épée de l'esprit.15 Mais la liberté illimité de l'homme est circonscrite pour le chrétien par l'autorité des Saintes Ecritures. Toute décision humaine doit être soumise à ces décisions divines; doit être éprouvée à cette pierre de touche. Des conciles, des synodes, des institutions et des règlemens ecclésiastiques peuvent avoir beaucoup d'utilité; mais tout doit être assujetti à la révélation écrite, à cette loi suprême qui régit l'église de Christ.

Enfin comme membre d'une église, d'une communauté particulière, on est tenu de respecter les bases sur lesquelles l'individualité de cette église repose. Libre à lui, si ses convictions changent, de la quitter; mais, aussi longtemps qu'il y reste, la restriction est obligatoire, et sa présence même parmi les membres de cette église est une profession tacite qu'il partage leur foi. Bien loin de donner place à la licence des opinions individuelles, les réformateurs se sont hâtés de déclarer leur foi, de faire des confessions, dans lesquelles ils consignoient les bases du christianisme. Ils ne procédoient pas uniquement ou en premier lieu par négation ; au contraire, leurs principes, les dogmes chrétiens, qui étoient leur point de départ, les forçoient à repousser, à nier tout ce qui étoit en opposition avec l'évangile. Ils seroient devenus inconséquens s'ils avoient attribué à ces confessions un caractère d'infaillibilité; s'ils avoient défendu de les examiner à la lumière de la Parole de Dieu. Mais ils seroient devenus également inconséquens, s'ils n'avoient pas exigé soumission de la part des membres de l'église à ces déclarations, précisément parce qu'on les jugeoit conformes à cette Parole, et qu'ils vouloient des communautés chrétiennes, et non un refuge pour toutes les hérésies et pour toutes les erreurs. La néologie, le rationalisme se fonde aussi sur la bible; le catholique même prétend trouver dans la bible l'infaillibilité et l'omnipotence du pape. Donc pour se rencontrer véritablement dans l'unité de la foi, il faut savoir non seulement qu'on croit à la bible, mais ce qu'on y a trouvé. Le protestantisme, en bannissant la persécution et l'intolérance, a circonscrit la liberté du chrétien dans les bornes des vérités fondamentales de l'évangile.

Maintenant, après avoir écarté cette idée de liberté illimitée, il sera facile de répondre aux accusations diverses qu'on a cru lui pouvoir intenter. On a dit que la Réforme conduisoit à l'athéisme. Mais sur quoi se basoit ce reproche? Sur la supposition, que nous venons de détruire, que le protestantisme repose sur la souveraineté de la raison. D'ailleurs il y a beaucoup de naiveté, beaucoup d'absurdité dans ce reproche pour quiconque, ayant consulté la physionomie des temps précurseurs de la Réforme, s'est convaincu que la prédication de l'évangile telle que les réformateurs l'ont remise en honneur, étoit nécessaire non pas uniquement pour abattre la superstition, mais surtout aussi pour mettre un terme aux progrès d'une incrédulité envahissante. Le Sadducéisme avoit ceint la tiare, l'immoralité et le blasphème présidoient aux rites sacrés, la bible étoit presque inconnue, et le concile de Latran, anno 1517, décrétoit l'immortalité de l'âme.16 C'est en présence de pareils faits qu'on vient reprocher au protestantisme d'avoir introduit le doute dans l'église. Ce n'est pas dans le protestantisme du seizième siècle qu'on trouvera la racine des doctrines impies du siècle passé.

On nous objecte la multiplicité des sectes protestantes. Mais croit‑on qu'un Bossuet protestant ne trouveroit pas matière à former une histoire des variations de l'église catholique?17 Mais nous ne sommes pas obligés de nous borner à des récriminations. Croit‑on qu'il n'y ait pas autre chose à remarquer, propre à confondre ces accusateurs téméraires, savoir l'unité dans la diversité? Qu'on prenne les confessions principales des églises réformées, celle d'Augsbourg, celles de France, de Suisse, des Pays‑Bas, d'Angleterre, qu'on les compare, qu'on les analyse, qu'on se travaille pour en découvrir les différences, les contradictions. Le résultat de ce labeur sera que toutes les différences portent sur des points secondaires, tandis que, quant aux bases de la foi, on trouve partout un accord parfait, admirable, étonnant, et qui nous montre sous diverses formes le même Esprit conduisant le fidèle en toute vérité.18 Il est très facile d'obtenir l'unité, l'uniformité catholique: en se soumettant aveuglément aux décisions arbitraires du pape ou des conciles. Les réformateurs vouloient l'unité en Christ; ils repoussoient une unité exclusivement matérielle et de forme, achetée aux dépens de la vérité, basée sur l'autorité des hommes. Tandis que le catholicisme enveloppoit souvent bien des croyances diverses sous la même apparence d'harmonie et d'union, les protestans au contraire, en ajoutant trop de prix à des divergences réelles sans doute, mais nullement d'une importance majeure, ont quelquefois formé des sectes séparées, qui auroient très bien, sans aucun sacrifice et en gardant chacune leur manière de voir sur ces articles secondaires, pu se réunir dans une seule et même communauté.

Le protestantisme, dit‑on, qu'a‑t‑il fait, qu'a‑t‑il élevé? Voyez au contraire le catholicisme. Il a couvert l'Europe de temples magnifiques, d'édifices religieux; il a donné une refuge aux lettres et aux sciences contre la barbarie, une nouvelle vie aux beaux‑arts, la connoissance de l'évangile aux pays les plus éloignés. L'influence du catholicisme a été pour l'Europe entière la source de la civilisation, de l'ordre et du bien‑être social.

D'abord c'est là le beau‑côté. On oublie la corruption des monastères, les exactions pour élever ces belles églises, la superstition favorisant les arts, les conversions par le fer et le feu. Ensuite on devroit se rappeler que ce patrimoine de gloire, dont on est si fier, appartient en grande partie tout aussi bien aux protestans qu'aux catholiques; vu que la plupart de ces titres à l'admiration datent des temps où l'église romaine, contraire elle‑même aux doctrines papistes, n'avoit pas encore fait divorce avec le reste de la chrétienté.

On accuse aussi le protestantisme de produire la rébellion et de conduire au servilisme. En effet ces deux accusations peuvent être à la fois véritables. Les mêmes causes qui rendent l'homme impatient d'une autorité légitime, le disposent à plier, à ramper devant la violence. Une seule et même justification fera voir que le protestantisme est une doctrine d'obéissance et de liberté.

Obéissance à Dieu est la devise du protestant chrétien. Mais voilà une garantie, la meilleure des garanties, contre la révolte; car Dieu commande de respecter les autorités légitimes. Mais cette même doctrine ennoblit l'obéissance et affermit la liberté. D'abord on obéit aux hommes, en considération de Dieu; plus d'obéissance à l'homme, dès qu'il faudroit désobéir à Dieu. On obéit par principe et devoir, non par intérêt et servilité. Dieu protège les droits et les libertés de tous; les droits du souverain ne sont pas plus sacrés que ceux du moindre sujet. La transgression de ces principes par des protestans ne sauroit être mise sur le compte du protestantisme. Mais l'histoire est ici entièrement en notre faveur. On a trop peu remarqué que même au seizième siècle le principe de la Réforme, en rappelant les titres de l'autorité, a prévenu des révoltes et raffermi le pouvoir sur ses véritables fondemens. L'Europe contenoit alors et depuis longtemps beaucoup de fermens révolutionnaires, qui eussent produit des résultats bien plus funestes, si l'évangile n'eut pas élevé la voix et prêché la soumission. Sans doute les persécutions religieuses devoient enfin produire des résistances, des guerres civiles; mais croit‑on que durant cinquante années tant de milliers de chrétiens se fussent laissé immoler, avant que de tenter même de se défendre, s'ils avoient été conduits par un esprit de rébellion? Et plus tard est‑ce en France, en Italie, en Espagne, en Autriche, ou est‑ce en Angleterre, en Suisse, en Hollande qu'on admire l'accord de l'ordre et de la liberté?19

Mais en défendant le protestantisme chrétien, nous reconnoissons volontiers qu'il existe un autre protestantisme, ennemi du premier, bien qu'il en adopte le nom, et qui mérite tous les reproches que nous venons de réfuter. C'est cette doctrine qui, ne reconnoissant en effet d'autre autorité que la raison individuelle, a produit la néologie et le rationalisme, et vient aboutir nécessairement à la négation de toute vérité. C'est une des formes de cet esprit d'irréligion qui a envahi le monde chrétien. Mais nous repoussons toute communauté avec cette doctrine, qu'on voudroit substituer à l'évangile; et ceux qui nous objectent les erreurs des protestans incrédules, qui protestent contre tout et dont la croyance est purement négative, qui n'ont foi qu'en eux‑mêmes et rejettent la lumière d'en haut, ceux‑là agissent comme nous agirions, si parce que Voltaire s'est dit catholique, nous voulions rendre l'église catholique solidaire de ses erreurs.

Sur le mysticisme20

Dans un temps où l'opinion incrédule est encore très vivace, il n'est guères surprenant qu'on attribue tout mouvement religieux, tout réveil chrétien, à la superstition et au fanatisme; et que, se prévalant de quelques excès et de quelques écarts, on confonde tout signe de vie évangélique avec les manifestations déréglées d'un sentiment obscur et exalté, c'est à dire avec un mysticisme pernicieux. C'est ainsi que, parce que l'évangile aussi contient un élément mystique, on voudroit nous enlever l'essence même de notre foi; et il est par conséquent absolument nécessaire de préciser les différences entre le christianisme d'une part, et le mysticisme et le rationalisme de l'autre.

L'équilibre brisé des facultés humaines, qui a mis la raison et le sentiment en opposition, a produit une religion d'imagination et une religion de raisonnement, au lieu que l'évangile tend à rétablir l'unité primitive. Le chrétien se soumet sans restriction aux Saintes Ecritures; le mystique les tord d'après les inspirations du sentiment individuel, le rationaliste d'après les argumentations et les sophismes de sa raison. Le chrétien désire être conduit par la Parole et par l'Esprit de Dieu; le mystique voudroit l'Esprit sans la Parole, et le rationaliste la Parole sans l'Esprit. Le chrétien désire être uni en Christ avec Dieu; le mystique veut une union directe, tandis que le rationaliste juge toute union avec Dieu impossible et chimérique. Le véritable remède au mysticisme ne se trouve ni dans le rationalisme, ni dans une orthodoxie morte, ni dans la préférence accordée à quelqu'une de nos facultés, mais dans une foi simple aux enseignemens de la révélation, qui nous apprend à aimer Dieu de tout notre coeur et de toute notre pensée.21

De la philosophie

Beaucoup de personnes nourrissent des préjugés violens contre la philosophie; les fausses philosophies les ont dégoutées de la vérité. Le grand mal [est] qu'on a voulu séparer la philosophie de la religion. Le centre de toute vérité philosophique est en Dieu; Dieu est son objet. C'est ce que les anciens avoient senti, lorsqu'ils appelèrent22 la phil[osophie]: rer[um] h[umanarum] et div[inarum] sc[ientia].23 Plus on remonte l'histoire des peuples, plus on retrouve l'union la plus étroite entre les notions religieuses et les enseignemens philosophiques. Il est vrai que peu à peu on voit se former chez les nations payennes une opposition de plus en plus tranchée entre les croyances populaires et les lumières philosophiques; mais cette opposition provenoit non de ce que le philosophe répudioit la religion, mais de ce que recherchant des vérités défigurées par des siècles superstitieux, il se formoit une autre religion.

Les athéistes eux‑mêmes rendent un témoignage involontaire à la nécessité de cette union. Niant Dieu ils se voient forcés de prendre cette négation pour base de leur système tout entier; divinisant l'homme ils sont obligés d'en faire le centre de tout. C'est ainsi qu'en faisant de l'incrédulité le point fondamental de leur doctrine, eux aussi montrent quelle place convient en philosophie à la religion.24 Là où la religion est fausse ou incomplète, la philosophie reproduit nécessairement ce vice ou ce défaut. Il ne peut y avoir qu'une véritable philosophie, comme il n'y a qu'une véritable religion.

La philosophie des anciens, surtout des Grecs, est très souvent l'objet d'éloges fort exagérés. On ne sauroit trop louer sous beaucoup de rapports leur méthode philosophique, mais les résultats de leurs recherches répondent fort peu aux besoins d'une génération chrétienne. Ils ne connurent ni l'homme dans sa corruption présente et dans sa grandeur primitive; ni Dieu dans sa sublime essence, ni Christ homme‑Dieu, qui seul rétablit les rapports entre la terre et le ciel. Ici encore on a trop vanté les mérites de l'antiquité payenne. Sans doute il est ridicule de vouloir déprécier des écrits qui, pour le style et l'éloquence, serviront à jamais de modèles; mais il est plus ridicule et il est en outre extrêmement dangereux de parler de la litérature classique, comme si l'on pouvoit se passer de l'évangile en méditant les rêveries des payens.

Le dix‑huitième siècle nous montre ce que devient la philosophie, lorsque systématiquement elle répudie la religion. L'histoire de la philosophie, en dehors du christianisme, nous offre partout des oppositions et des extrêmes inconciliables. D'abord entre la raison et le sentiment. Deux facultés qui dans notre état de déchéance tendent toujours à s'exclure, à s'opprimer. Puis viennent le dogmatisme et le pyrrhonisme. Le premier ne doute de rien, et l'autre de tout. Ensuite le spiritualisme et le matérialisme. Enfin une opposition d'autant plus remarquable, parce qu'elle concerne le fondement de la morale. L'homme qui ne se considère point à la lumière de l'évangile, est à soi‑même un mystère inexplorable. Il s'imagine pouvoir renoncer aux passions, ou bien il s'y abandonne; il devient l'esclave ou de l'orgueil ou de la volupté. Toute morale qui ne s'appuye pas sur des vérités révélées, aboutit au stoicisme ou à la doctrine des épicuriens. Vainement on se fatigue à chercher des termes moyens. La vérité se trouve, il est vrai, entre des erreurs; mais le juste milieu entre deux erreurs n'est pas toujours la vérité. L'équilibre entre des erreurs opposées est plus difficile à trouver que la pierre philosophale. Les oppositions doivent disparoître et se briser devant la vérité, doivent se fondre dans l'unité commune. Des réactions successives, des exagérations mutuelles ne sauroient mener à un résultat satisfaisant.

Le christianisme est la plus haute, la seule véritable philosophie. Il rétablit l'harmonie entre le sentiment et la raison. Il explique la double conscience de notre grandeur et de notre misère. Il donne de la solidité dans les principes en laissant de la liberté dans les opinions. Il doit réunir la science à la foi.25 La philosophie qui attaque la révélation ou qui croit pouvoir s'en passer, doit faire place à une philosophie chrétienne. La régénération de la science est un des moyens dont Dieu daigne se servir pour bannir peu à peu l'incrédulité. C'est un des signes du temps.26 Il appartient à l'aurore d'un nouveau jour.

L'histoire dans ses rapports avec le christianisme

Voyons d'abord ce que devient l'histoire dès qu'on ôte le principe chrétien. Les anciens considéroient toujours l'histoire sous un point de vue religieux. Ils croyoient à l'influence des dieux sur le cours des événemens, aux jugemens sur les princes et les peuples, et partout nous trouvons des traces de leurs convictions à cet égard. L'idée d'une divinité qui plane sur les destinées de tous, est l'âme des écrits d'Hérodote; Pindare et les tragiques grecs doivent à cette idée beaucoup de leurs morceaux les plus sublimes, et Diodore de Sicile donne à l'historien le nom de ministre de la providence.27

Les apparences d'irrégularité et d'injustice dans le gouvernement temporel de Dieu devoient moins souvent venir les troubler; car toutes leurs affections étant concentrées sur le sort de leur patrie, ils éprouvoient fort peu de sympathie pour le sort de l'humanité en général. Cependant l'insuffisance de ces sentimens vagues sur l'intervention divine se faisoit souvent sentir; et dans des époques de détresse et de douleur on arrivoit au découragement, à la plainte et au désespoir.

Mais l'abandon du christianisme causa des résultats encore plus fâcheux. Le principe chrétien ne fut même plus reconnu comme élément historique. On attribua tout ce qu'il avoit produit, à des causes secondaires. On introduisit dans l'histoire une espèce de déisme, infiniment plus vague et plus impuissant que les divinités du paganisme. De cette manière on n'expliquoit aucun des nombreux mystères de la vie de l'humanité. Notre horizon, après vingt siècles de plus, surpassoit de beaucoup en étendue celui des anciens. Mais plus l'oeil pouvoit embrasser, plus cette succession de métamorphoses et de révolutions, cet amas de ruines entassées par les siècles, devoit causer une mélancolie inexprimable et une profonde douleur.28

Voulant s'arracher à une situation si pénible, on se dit: Cependant il doit y avoir en tout cela un plan, un dessein suivi de Dieu dans l'histoire. Et cette supposition ayant été érigée en système, on créa ainsi la doctrine de la perfectibilité. L'incrédulité voulut se donner par là un appui. On supposa donc que l'humanité, par le développement de sa nature, doit arriver, à travers bien des erreurs et des détours, à la perfection. L'histoire n'est que le récit de ces développemens. Cette idée fit beaucoup de fortune. On oublia que la révélation et l'histoire se réunissent pour la condamner.

La perfection chrétienne suppose non pas un développement, mais une régénération. Le développement de l'homme déchu, d'une nature entièrement corrompue, radicalement mauvaise ne sauroit être qu'un progrès non vers le bien, mais dans la corruption. Les Saintes Ecritures parlent d'une tendance irrésistible vers le mal; d'une force corruptrice à laquelle Dieu seul peut porter remède; la bible nie formellement même le retour du genre humain tout entier vers le bien; elle montre une double tendance; l'humanité déchue, la grâce réparatrice; l'enfer et le ciel. Partout le combat entre Dieu et Satan; et dans les derniers temps les progrès effroyables de l'incrédulité, arrêtés enfin par le triomphe de Christ.29

L'expérience universelle vient confirmer ces enseignemens. La corruption de l'homme se montre dans tous les temps et sous tous les climats. Souvent les voyageurs ou les auteurs de romans philosophiques ont fait des tableaux enchanteurs de la simplicité et de l'innocence des peuplades sauvages; mais ces récits sont convaincus de fausseté. La même corruption, le péché, règne chez le barbare et chez les peuples civilisés. La civilisation n'est qu'un moyen de plus pour multiplier et raffiner les jouissances. Non seulement le mal est partout, mais il y a toujours, aussi longtemps qu'il ne s'agit que d'un développement, progrès dans le mal. Voyez l'histoire sacrée. Quelques générations, et déjà le déluge est devenu nécessaire. Quelques générations encore, et Dieu, pour conserver Son Nom sur la terre, sépare Abraham et se choisit un peuple, dont les annales démontrent non seulement la miséricorde infinie de l'Eternel, mais aussi les forces toujours renaissantes du péché. Le témoignage de l'histoire profane n'est pas différent. Tendance vers le mal et progrès vers l'abyme. Ni la législation, ni la philosophie ne sont en état de porter remède; ce sont des digues impuissantes, bientôt renversées par l'impétuosité des eaux. Dans l'histoire de la Grèce et de Rome on peut remarquer, de siècle en siècle, le progrès de la corruption.30 Et la tradition même qui parle d'un âge d'or, d'argent et de fer, est une protestation énergique contre les rêves de l'orgueil humain à cet égard.31

Si Dieu n'avoit fondé et maintenu Son église sur la terre, le genre humain dès longtemps seroit arrivé à un abrutissement complet. L'Europe doit ses privilèges au principe chrétien. Donc notre suprématie, si elle étoit vraiment incontestable, ne prouveroit rien en faveur de la perfectibilité de l'homme déchu. Mais à quoi revient cette suprématie, dont on est si fier? Dans quelques parties de la science, nous sommes plus avancés que nos pères; parce que, nous appuyans sur leurs travaux, nous avons pu commencer là où ils ont fini. Mais a‑t‑on un sentiment plus exquis du beau, plus de fidélité à la vertu, plus de dévouement à la vérité? La comparaison avec les anciens, sous le rapport du goût, du sentiment et de l'imagination, est à notre désavantage. La force de l'esprit et l'énergie du caractère ne sont pas les traits distinctifs de notre époque. Il y a des crimes qui sont moins fréquens qu'autrefois; ce sont précisément ceux qui demandent un certain degré d'énergie; d'un autre côté, si l'on s'abstient de la violence ouverte, toutes les espèces de ruse et de déception sont à l'ordre du jour. Un siècle, qui pratique la vertu par égoisme et par calcul, et se dédommage par des vices cachés; un siècle qui se distingue par l'abandon de tous les principes, ne sauroit être cité en témoignage de la progression indéfinie vers le bien.32

Comment un système semblable a‑t‑il pu trouver autant de crédit? D'abord on avoit un désir extrême de trouver un ordre quelconque dans le chaos. Puis il est doux de se considérer comme un être bon par sa nature, s'améliorant de plus en plus; il est doux aussi de se placer avec ses contemporains au dessus de tout ce qui nous a précédé. D'ailleurs on faisoit usage d'un raisonnement qui devoit écarter toutes les objections. On vantoit tout progrès réel, sans s'inquiéter s'il venoit de l'homme ou de Dieu; et, quand le genre humain sembloit rétrograder, on disoit qu'il avançoit par un détour.33 Le témoignage de l'histoire et des Saintes Ecritures ne pouvoit avoir beaucoup de poids; on ignoroit ou on tordoit l'histoire, et la bible étoit l'objet du mépris. Toutefois il étoit difficile à la longue de croire qu'un mouvement rétrograde est un progrès caché. On ne croit plus guères à la supériorité du siècle. Par quoi le système de la perfectibilité a‑t‑il été remplacé? L'incrédulité est parvenue au dernier degré. Le panthéisme, le fatalisme a été introduit dans l'histoire. Le vice et la vertu ne sont que le résultat nécessaire des situations et des rapports. On admire tout ce qui est le produit de l'intelligence et de la force. Pas de réflexion; impassibilité complète; histoire descriptive.34 Considérons maintenant l'histoire à la lumière de l'évangile. La venue de Christ est le centre des événemens; le christianisme ne sauroit être véritable, s'il n'est l'âme de l'histoire universelle. La bible contient les desseins de Dieu relativement à l'humanité déchue. Tout doit se rapporter au triomphe final du règne de Christ sur celui de Satan. L'histoire de l'église chrétienne est donc le noyau de toute l'histoire. Sans elle pas de philosophie de l'histoire, pas d'histoire véritablement pragmatique, puisqu'en énumérant les causes des événemens, on oubliera toujours la cause principale. Les traits principaux de l'histoire du monde sont connus au chrétien: la prophétie les a tracés. En jetant un coup d'oeil sur la suite des siècles, on voit l'accomplissement de ces34a prédictions, et le principe évangélique qui partout nous apparoit comme le principe d'unité. La lutte de la vérité chrétienne contre le Sadducéisme et le Phariséisme, l'incrédulité et la superstition.35 Le maintien de l'église, par la force de Dieu, contre les attaques du dehors et la corruption du dedans. Les jugemens de Dieu, type et prophétie continuelle du jugement dernier.

Voilà ce que nous voyons déjà dans le monde anté‑diluvien. Plus tard et avant la venue de Jésus Christ il faut distinguer entre les payens et le peuple élu. Les premiers marchent dans leurs voies36, et arrivent à l'excès de la barbarie ou à l'excès de la civilisation. Quant aux juifs, un très petit nombre de fidèles excepté, ils deviennent incrédules ou s'appuyent sur le roseau cassé37 de leur propre justice. Lors de la venue de Christ nous trouvons partout les ténèbres et le péché. On peut juger par là de la bonne foi de ceux qui prétendent que la civilisation des Grecs et des Romains préparoit les peuples à accepter l'évangile. Sans doute: comme l'excès du mal rend plus sensible la nécessité du remède. Après la venue de Christ, nous voyons les peuples payens ou tombant dans une barbarie encore plus affreuse, ou demeurant en apparence stationnaires. Quant à la chrétienté, nous ne saurions essayer ici de retracer son histoire. Remarquons seulement trois époques principales: la prédication de l'évangile; la Réforme; les temps auxquels nous vivons.38

La création du monde moderne est due au principe chrétien, qui seul pouvoit le faire sortir de la barbarie des Germains et de la corruption de Rome. Ce ne sont pas les restes du désordre, c'est le retour de l'ordre qui dans l'histoire des siècles qui suivirent la chute de l'empire, doit causer de l'étonnement. Quelques siècles plus tard la chrétienté étoit déchue de sa splendeur primitive.

Le Mahomédanisme avoit envahi l'orient. Le schisme de l'église grecque s'étoit perpétuée. L'Europe gémissoit sous le joug antichrétien du despotisme papal; la bible étoit mise en oubli; le culte des idoles reparoissoit dans le culte des images et l'adoration des saints. Christ, par les indulgences, étoit fait ministre du péché; on dressoit des bûchers pour ceux qui confessoient le simple évangile. Mais Dieu s'étoit conservé un peuple, et l'astre de la Réforme paru[t]. Retour vers la foi, salutaire sous plusieurs rapports même pour l'église catholique.39

Les fruits de la Réforme ne durèrent pas aussi longtemps que les guerres auxquelles ces événemens ont donné lieu. La corruption, arrêtée un moment, reprit bientôt son cours. L'incrédulité reparut, plus puissante que jamais; elle domina dans la science, dans l'état, dans la société; elle s'empara de l'église elle‑même; chez les catholiques, en conservant les cérémonies et les pratiques habituelles; chez les protestans sous le manteau de la critique, de la néologie et du rationalisme. L'athéisme se répandit dans toutes les classes. Maintenant le matérialisme pratique, l'indifférence est à l'ordre du jour. Mais déjà, au milieu du règne de l'incrédulité, se manifeste la supériorité de la foi, et l'évangile marche vers des triomphes nouveaux. Il a survécu aux systèmes de ses adversaires; l'incertitude de la science, qui a renié sa base, prouve la nécessité des vérités révélées; le christianisme est prêché avec force, précisément aux mêmes lieux où naguères régnoit le déisme, à Berlin, à Genève et même à Paris.40 Il y a un réveil, un mouvement général; le même Esprit rappelle les ossemens desséchés à la vie.41 Si nous portons nos regards au delà de la chrétienté, le peuple juif demeure dans son même isolement, afin que la mémoire du crime soit présente par la perpétuité du châtiment. Le Mohamédanisme a perdu toute son énergie primitive, et l'empire turc traîne, à la faveur des jalousies européennes, une vie léthargique qui commence à ressembler beaucoup au sommeil de la mort. La bible est répandue dans tous les climats; l'évangile est, plus que jamais, prêché aux nations. L'incrédulité triomphe encore; mais déjà l'on voit poindre l'aurore du jour qui doit amener le triomphe du Seigneur. C'est ainsi que l'histoire entière se rapporte uniquement au développement de l'église de Christ. Elle n'est que la chrysalide dans laquelle cette église doit se former.42

Le consentement universel43

Il y a des vérités sur lesquelles il y a eu en tous temps et en tous pays un admirable accord. Malgré les variétés infinies des opinions, il y a des points, qui toujours ont été l'objet d'un consentement universel. Il y a des choses qui plaisent à tous, que personne ne révoque en doute, que tous savent être obligatoires. C'est là l'opinion publique de l'humanité; le sentiment commun, plutôt que le consentement, du genre humain; la conscience de l'humanité. De cette voix du peuple on peut dire qu'elle est la voix de Dieu: elle en est l'écho. Cette universalité n'est point la base de la vérité, mais elle en est un indice. Ces choses ne sont pas vraies, parce qu'on y a toujours cru, mais parce qu'elles sont vraies, la croyance s'en est perpétuée. On ne doit donc pas chercher de préférence la vérité dans ce qui est singulier, bizarre, nouveau, inoui. Et quand on s'apperçoit que ses opinions diffèrent de celles de tous les siècles passés, il y a matière à réflexion et l'on doit se défier de soi, au lieu de se créer volontiers un système à part et de nourrir son orgueil.

L'opinion publique44

Voilà un de ces mots dangereux par leur elasticité. En effet à quoi donnerons nous ce titre? Sera ce à l'opinion de tout un peuple, ou à celle d'une seule ville? A l'opinion d'un jour, ou à celle qui s'est maintenue durant quelques années. Il s'agit d'une opinion et non pas d'un jugement; donc cette opinion sera souvent fausse; souvent, presque toujours, elle sera un préjugé. Elle se forme avec précipitation; sous l'influence des passions et des intérêts; elle suit aisément l'impulsion que des hommes ambitieux et turbulens veulent lui donner. Elle‑même fait voir chaque jour qu'elle n'est pas infaillible, puisqu'elle se contredit journellement. Elle ne sauroit donc être un guide sûr, un bon fanal. Mais bien qu'on doive souvent convenir qu'elle est méprisable, il est toujours dangereux de la négliger. Les opinions déterminent les actions. Il s'agit ici d'un levier dont la force surpasse souvent tous les calculs. Le général ne se soumet point, mais il n'est pas indifférent à l'opinion des soldats. Le médecin ne demande pas des conseils au malade, mais il est attentif à sa disposition d'esprit. L'état ne doit pas être ballotté au gré des oscillations de l'opinion publique, mais celui qui gouverne doit mettre du prix à son alliance. Le navigateur profite des vents, bien qu'il n'abandonne pas le bâtiment à leurs caprices. D'ailleurs les forces de la nature sont indépendantes de l'art, et le pilote ne sauroit calmer les élémens courroucés. Mais on peut maîtriser l'opinion; et c'est dans la force des principes que consiste ce secret.

Cette opinion est plus dangereux qu'autrefois. On a moins de ressources contre elle, et elle a acquis plus de forces. Ce changement est le résultat de l'abandon des principes, de la popularité de la science, de l'unité de la civilisation, et de la facilité avec laquelle on se communique, malgré les distances, jusqu'aux impressions journalières et momentanées. L'omnipotence de l'opinion publique est le résultat nécessaire de l'anarchie systématique des esprits. Tout étant soumis à la raison individuelle, la pluralité des voix devoit décider de tout. Vérité convention[n]elle. D'ailleurs elle suivoit le cours des fausses doctrines. La plupart des hommes trouvoient dans l'opinion générale l'expression de leur sentiment personnel, et en applaudissant à l'opinion, c'étoit à leur propre perspicacité qu'ils applaudissoient.

Sur le droit naturel, public, et des gens45

Le droit n'est que la loi universelle de justice dans son application. Il peut résulter des rapports de cette loi soit avec l'universalité du genre, soit avec la spécialité des individus. Le droit, comme expression de la loi de justice appliquée aux rapports des hommes, en tant qu'ils sont hommes, soit avec Dieu, soit avec leurs semblables, est le droit naturel. Il est basé sur la nature du genre humain. L'homme vit en famille; il a des rapports avec d'autres hommes, mais qui ne forment encore, comme lui que des centres isolés. Alors existe uniquement le droit naturel proprement dit, la puissance du mari et celle du père. Des états se forment. Nous parlons ici le langage usité; car, à proprement parler, la famille est déjà par elle‑même un état. Les résultats nécessaires de la nature, du caractère essentiel de ces états, mis en rapport avec la loi de justice, pour autant que ces résultats concernent les membres mêmes de l'état, forme ce qu'on appelle communément le droit public. Mais ces états, qui sont des touts séparés et indépendans, ont aussi des rapports mutuels. Ils ont aussi un droit extérieur. Le droit des gens est celui qui résulte nécessairement de l'idée de plusieurs états existans simultanément.

Voilà le droit naturel ou philosophique. Il y a aussi le droit historique ou positif. Gardons nous ici de nous laisser abuser par les mots. Il n'y a rien de plus historique, à vrai dire, il n'y a rien d'aussi historique, d'aussi réel et d'aussi positif que précisément le droit naturel.46 Trop souvent on a voulu n'entendre par là qu'un droit idéal, c'est à dire, uniquement dans l'idée; tandis que, bien au contraire, il existe dans tous les individus; c'est ce qu'ils ont de nécessaire et de commun. Le droit naturel doit être basé non pas sur des suppositions, mais sur des réalités. C'est une fausse philosophie qui se fonde sur des créations arbitraires, sur les produits de son imagination. Les enseignemens de la philosophie doivent se reproduire dans l'histoire; l'histoire est la philosophie en action.47 Le droit naturel s'occupe, en certain sens, d'abstractions48; c'est à dire en méditant sur le genre, il sépare de son objet tout ce qui ne regarde que tel ou tel individu. Mieux vaut peut‑être la dénomination d'universel et de particulier. Mais ce qui est universel doit se retrouver partout.49

Le genre prend des formes particulières dans les individus. Il y a une nature humaine; sans elle on ne sauroit être homme; mais chaque homme a en outre sa constitution particulière, par laquelle il diffère non pas du genre, mais des autres individus. C'est ce qui lui est propre et distinctif. L'élément philosophique s'unifiant à l'élément historique produit le droit particulier. Le genre se manifeste dans des objets déterminés. Ainsi le droit naturel proprement dit devient le droit civil, consigné dans des codes50 ou vivant dans les coutumes; le droit public la constitution particulière de tel ou tel état; le droit des gens le droit tel qu'il est basé sur des conventions ou des traités. Il suit de là que le droit particulier ne sauroit jamais rien contenir de contraire au droit universel, bien qu'il puisse beaucoup y ajouter. Des dispositions contraires sont condamnées à l'avance par le droit particulier lui‑même; car ce qui est universel, est par là même toujours particulier, l'élément nécessaire, la force productive, le principe vital, l'âme du droit particulier; le reste est la matière, le corps, l'enveloppe.

Ces observations peuvent servir à juger la prétendue opposition entre l'école philosophique et l'école historique. Cette opposition ne peut se fonder que sur une erreur. Pas de genre humain sans hommes; pas d'hommes sans genre humain. Laissez autant de champ libre que vous voudrez, aux développemens individuels; vous devrez toujours reconnoître quelque chose de commun, quelque chose d'universel. La loi de justice étant fondée sur la volonté de Dieu, tout droit est nécessairement un droit divin, inviolable et sacré.

Du droit divin51

On se récrie généralement de nos jours contre cette expression. Il suffit presque de prononcer ce mot pour être convaincu d'hérésie et d'absurdité en politique. C'est qu'ici, comme souvent, on juge avant de connoître. La doctrine du droit divin dégagée des erreurs dans lesquelles sans doute elle a bien des fois été enveloppée, ne sauroit guères souffrir contradiction de quiconque admet l'existence de Dieu. Les hommes sont placés dans des rapports d'autorité et d'obéissance, qui dérivent de leur nature même. Dieu a créé ces rapports et par là même Il a sanctionné les droits qui en découlent. L'époux exerce une autorité légitime sur son épouse; le père sur ses enfans. Le maître sur le serviteur, qui a été amené par le besoin de protection, ou conduit par les circonstances à se mettre au service de celui qui peut le nourrir et le défendre. Ce maître peut être dépendant d'un autre, qui lui‑même obéit aussi à des supérieurs, et ainsi de suite. Mais en remontant toutes les gradations sociales, tous les degrés de dépendance, on doit enfin arriver à un supérieur qui ne connoît lui‑même aucun supérieur sur la terre: c'est un souverain. Indépendance est le trait caractéristique de la souveraineté. Maintenant de qui tient‑il cette souveraineté? De Dieu. A qui en doit‑il compte? A Dieu. De qui est‑il le représentant? De Dieu.

Remarquons d'abord qu'il ne [s'agit?]52 ici nullement d'une question de pouvoir monarchique. Le droit que nous défendons est absolument le même pour toutes les espèces de souveraineté. Le souverain peut être un seul homme, un roi; il peut être aussi un être collectif, une aristocratie, un sénat, un peuple souverain. Le droit divin sera pour tous la base de leur pouvoir et la règle de leur autorité. On suppose que cette doctrine donne aisément lieu à rendre aux souverains des honneurs qui ne conviennent pas à la médiocrité de l'homme. Il est vrai que l'on a vu dans quelques pays des souverains se faire rendre des honneurs divins; mais pourquoi? Parce que la source d'où découle le pouvoir, étoit mise en oubli. Cette doctrine est au contraire éminemment propre à faire rentrer les grands de la terre en eux‑mêmes, à leur rappeler que ce qu'ils sont, ils le sont uniquement par la grâce de Dieu, et que s'ils regardent à eux‑mêmes, il n'y a pas de différence entre eux et les autres hommes, et que toute leur supériorité ne consiste que dans un pouvoir qui leur est délégué.

Le droit divin, dit‑on, repose sur une fausse application des Saintes Ecritures, favorable, selon les circonstances, soit au pouvoir de quelques familles auxquelles on attribue une espèce de sainteté, soit aux empiètemens du clergé, qui s'arroge le pouvoir de donner et d'ôter la couronne au nom de Dieu. Les écarts des hommes ont donné lieu autrefois à de semblables accusations. Souvent on a fort mal à propos généralisé ce qui étoit particulier au peuple israélite. L'histoire nous en offre des exemples frappans, et surtout ce qui se passa en France sous les Carlovingiens, montre jusqu'où ces fausses tendances peuvent conduire. La couronne étoit à la merci des évêques. Plus tard nous voyons le pape s'ériger en dispensateur des royaumes. Mais ces abus résultent‑ils de la doctrine du droit divin, ou bien de ce que les évêques, de ce que les papes, au lieu d'être dans leur sphère les ministres de Christ, se sont mis à la place de Dieu, se sont, sous quelques rapports, égalés à Dieu? On ne seroit pas tombé dans ces erreurs, si l'on s'étoit rappelé que le souverain, lui aussi, dans sa sphère, dans ce qui regarde le pouvoir temporel, est ministre de Dieu pour le bien.53

Mais, objecte‑t‑on encore, cette doctrine favorise le despotisme: on n'a plus de garanties, et on n'ose jamais résister. C'est véritablement une doctrine de servilisme et d'abjection. D'abord la religion elle‑même donne des garanties; car si elle fonde les droits, elle prescrit également les devoirs du souverain. L'oppresseur de ses sujets est en révolte contre Dieu. Mais, dira‑t‑on, c'est là une garantie illusoire, puisqu'on ne sauroit pas le contraindre à respecter la loi divine! Toutefois cette garantie signifie plus que beaucoup de gens ne le pensent: la conscience parle; l'intérêt parle aussi, car, en méprisant cette loi, le souverain sape lui‑même les fondemens de son autorité. D'ailleurs les tyrans ont besoin d'instrumens nombreux; et où les trouveront‑ils, si l'esprit religieux universellement répandu fait naitre des scrupules relatifs à l'étendue de l'obéissance qu'on leur doit?

Cette obéissance est ennoblie. Car ce n'est plus à cause de l'homme qu'on obéit: c'est à cause de Dieu; ce n'est pas aux volontés arbitraires de l'homme, mais aux lois divines qu'on se soumet. En outre on a toujours présent cet ordre qu'il faut obéir à Dieu plus qu'aux hommes.54 Ainsi le droit divin ne peut jamais nous contraindre à ce qui dégrade véritablement. Au contraire, il nous défend de jamais quitter à cause des hommes, la ligne de notre devoir. Voilà donc l'obéissance déjà limitée. Mais elle l'est également sous un autre rapport. Les droits des souverains sont circonscrits par d'autres droits, et voilà ce qui met des bornes à l'obéissance. Peut‑on résister au souverain, lorsqu'il attaque nos droits? C'est ce qui nous paroît indubitable; seulement il faut ajouter que notre résistance doit avoir lieu par des moyens légitimes.

Cette doctrine a des conséquences très importantes. Le souverain n'est responsable qu'à Dieu. Il est inviolable, parce qu'il n'a ici‑bas personne qui soit en droit de le juger. Il est responsable à Dieu; il est tenu d'employer son pouvoir et ses forces à l'avancement du règne du Seigneur, et pour le bien de son prochain. La souveraineté du peuple n'est du moins pas universelle; il n'existe pas de nécessité d'un contrat social. On a cru à cette doctrine55 dans tous les siècles, excepté lorsqu'une incrédulité systématique est venu renverser toutes les croyances. Les peuples payens ont toujours rattaché le pouvoir des hommes au pouvoir de la divinité. Les écrits des Grecs et des Romains en offrent de nombreuses preuves, humiliantes pour les chrétiens de nos jours. L'universalité de cette idée se montre encore dans les erreurs mêmes qui l'ont travestie et défigurée. L'église chrétienne ne l'a jamais révoquée en doute. Mais le papisme s'en étoit emparée pour la corrompre à son profit. La Réforme rétablit aussi cette idée dans sa simplicité et dans sa pureté primitive; pour s'en convaincre on n'a qu'à lire ce qu'en disent les confessions évangéliques. Malgré les différences d'opinions et de partis, on se réunissoit partout et notamment dans la République des Provinces‑Unies dans l'unité de cette doctrine. Nous ne nous rapprochons pas du catholicisme. Nous ne sanctionnons pas un pouvoir illégitime.

De la nature des états

La puissance souveraine est le principe fondamental et générateur de l'état.56 Où il y a indépendance, où il y a souveraineté, là aussi existe un état. Le premier homme n'avoit pas de supérieur sur la terre; il étoit indépendant, souverain; il étoit le premier monarque. Les plaisanteries de Rousseau à cet égard57 sont très déplacées. L'essence du genre n'éprouve pas de changement par la grandeur ou la petitesse des objets. Les familles sont toujours de véritables états, sous tous les rapports, excepté l'indépendance. Ce sont des petites monarchies, et ce pouvoir patriarchal a été le plus ancien, comme il est le plus simple.

Mais il peut y avoir non seulement des hommes indépendans, mais aussi des corporations indépendantes. Ce sont aussi des états, basés sur le même principe, mais d'une espèce différente: ce sont des républiques. Supprimez leur indépendance: sous tous les autres rapports, quant à leur droit intérieur, elles demeurent ce qu'elles étoient auparavant. Souvent on cite l'adage: Point d'état dans l'état.58 Ceci est très bien, si par état on entend ici un tout complètement indépendant; deux pouvoirs complètement indépendans ne sauroient exister en paix sur le même terrain. Il y a un pouvoir suprême, ou bien il y aura lutte au sujet de la souveraineté. Mais si l'on veut que le pouvoir souverain englobe et anéantisse toutes les existences propres, et se croie en droit de tout gouverner, alors certes on met une masse informe à la place d'un corps organique. Chaque état un peu considérable est un assemblage d'états. C'est ainsi que chez tous les peuples de l'Europe moderne nous trouvons les réunions des Etats (Stände).

La définition, disoient les jurisconsultes romains59, est une chose dangereuse. En effet il est très difficile de bien définir, et les conséquences d'une fausse définition s'étendent communément fort loin. On a nommé les états des associations, des communautés: c'est attribuer au genre ce qui ne convient qu'à l'espèce. Les états ne sont pas des machines, mais des corps organiques, des êtres moraux. La philosophie qui écrivit l'homme machine60 devoit faire aussi de l'état un chef d'oeuvre de mécanique. Les anciens en jugeoient autrement.

Sur l'origine des états

Cette origine est aussi ancienne que le monde. La vie en société n'est pas une création arbitraire de l'homme, ne repose pas sur des conventions. L'existence des états est un fait universel: partout, même chez les sauvages, il y a des liaisons sociales. Il en est de l'origine des états comme de celle du langage. Les langues se sont formées, mais la parole a toujours existé.61 Parler est un attribut de l'homme, un don divin, qui se reproduit sous différentes formes, mais qui a toujours existé. On peut rechercher de quelle manière tel ou telle langue s'est formée; mais ces recherches nous amèneront toujours à une langue plus ancienne, dont ce langage particulier a été dérivé. Ainsi, en recherchant l'origine de tel ou tel état, on remontera toujours à d'autres états, jusqu'à ce qu'on enfin en tête de cette généalogie, si les documens historiques n'étoient pas interrompus, on parviendroit à la première qui existât sur la terre. Il en est ainsi de beaucoup d'autres choses encore: les droits, les propriétés se sont formées; le droit, la propriété jamais; il y a des formes passagères, mais il y a un caractère, un type immuable, éternel.

L'état sauvage, l'état de nature, tel que Rousseau et d'autres l'ont décrit, n'a jamais existé. Entre mille preuves du contraire on peut ranger aussi celle‑ci: savoir que, s'il avoit existé, il existeroit encore, vu que l'homme par ses propres forces ne sauroit sortir de cette situation abjecte de barbarie et d'animalité, dès qu'une fois il y est entré. L'état sauvage est un état de dégénération62; il est tout aussi peu l'état normal, que l'incrédulité n'est la religion naturelle de l'homme primitif.63 On a voulu faire d'un état pareil l'âge d'or des humains; ce seroit bien véritablement le siècle de fer. La guerre de tous contre tous.64

L'origine des états est très différente. Ils peuvent se former simplement par l'agrandissement d'une famille. Souvent aussi par la religion: un temple devient le centre commun, autour duquel des peuplades éparses se réunissent. La violence créa bien des fois un empire. Quelquefois aussi le pouvoir fut donné au plus digne, au plus juste. L'exstinction ou l'expulsion d'une dynastie changea souvent un royaume en république. Peut‑être aussi des hommes indépendans conférèrent de commun accord l'autorité à des magistrats, mais en leur imposant des loix plus ou moins gênantes; car le contrat social peut avoir été ci ou là historique, bien que son universalité soit un démenti formel à l'histoire de tous les temps. Toutes ces causes sont des causes secondaires; la cause première c'est que l'homme ne sauroit vivre qu'en société, et que partout où il y a des hommes, il y a des rapports de dépendance et de supériorité.65

De l'autorité souveraine

Elle est sacrée, elle est absolue. Mais elle n'est ni arbitraire, ni illimitée. Elle est une. Elle manifeste sa volonté en donnant des loix; elle maintient les droits, en rendant des jugemens; elle exécute ce qu'elle a décidé. Cette unité peut être composée. Seulement on ne doit pas vouloir que deux ou trois volontés opposées puissent se contrebalancer et se tenir en échec; ce seroit constituer une anarchie perpétuelle. La souveraineté est indivisible; c'est ce que Rousseau savoit bien.66 Il faut distinguer les pouvoirs, comme on distingue dans l'homme les facultés; mais il ne faut pas briser la souveraineté. Le souverain ne sauroit faire tout à lui seul. Il délègue des portions de son autorité. L'indépendance des juges, qu'il faut bien distinguer de l'indépendance du pouvoir judiciaire, est très utile et même requise pour une bonne administration de la justice. C'est une barrière que le souverain érige contre ses propres passions.

De la division des états

La meilleure division paroît être celle en principautés et républiques, en monarchies et communautés.67 Ou bien il y aura un chef, un prince, un monarque, un homme indépendant, autour duquel beaucoup de familles, de tribus, de corporations se sont groupées; ou bien il y aura une réunion, une association, une chose commune. Maintenant il peut y avoir des subdivisions infinies. Dans la monarchie le pouvoir peut être fort limité; il peut aussi être presque sans bornes. Dans une république la direction des affaires peut être entre les mains d'une certaine classe privilégiée; ou bien le gouvernement est confié à un seul. De là la distinction entre aristocratie, démocratie, monarchie; bien que la monarchie alors soit d'un genre tout à fait différent: il s'agit alors non d'une autorité propre, mais d'un pouvoir délégué.

Du but des états

On s'est demandé souvent quel est le but des états, parce qu'on est parti de l'idée qu'ils devoient avoir un but particulier; que les hommes se réunissoi[en]t arbitrairement, afin d'atteindre tel ou tel résultat. L'état est un être moral, qui a son bien‑être pour but, mais subordonné à un autre plus élevé: la gloire de Dieu et l'observation de Ses loix.

De la religion de l'état

Le souverain, tout aussi bien que chaque particulier, doit avoir une religion et est obligé de l'observer, de la maintenir et de la faire respecter. Mais, si la religion, objectera‑t‑on, est fausse, exclusive, intolérante, il persécutera ses sujets, il érigera des bûchers. Ce sera la faute de sa religion, mais non du principe que le souverain, c'est à dire l'état, doit avoir des croyances déterminées. Apprécions d'autant plus la perfection du christianisme aussi sous ce rapport. Il n'y a qu'à le ramener à sa pureté primitive, pour avoir une véritable tolérance, au lieu de celle que les doctrines athées veulent nous donner, et qui ne sauroit finalement aboutir qu'à la plus furieuse intolérance contre la vérité.

De la liberté

Elle règne le plus là où l'homme est le moins gêné dans l'exercice de ses facultés. La liberté est une idée très vague. Les définitions: soumission à la loi68, exercice de ses droits, n'offrent aucune garantie. Les libertés étoient des droits positifs.

Coup d'oeil sur les constitutions historiques

Au lieu de former à l'avance des divisions dans lesquelles on fait entrer les différens états, il sera préférable de considérer la suite de ces rapports sociaux, telle que les monumens des siècles passés nous la présentent, et d'esquisser ainsi à grands traits un des côtés les plus importans de l'histoire universelle. Il ne suffit pas de recueillir quelques données générales sur la nature des états; il faut les voir, pour ainsi dire, vivans, agissans. Le droit public universel sera mieux connu dès qu'on connoîtra bien le droit public particulier de chaque pays. Pour savoir ce qu'est l'homme, il faut examiner les hommes. On n'a qu'à déduire ensuite ce qui, malgré les modifications infinies, est commun à tous. Il n'est pas étonnant que toujours la théorie ait été devancée par la pratique.

On peut se tromper sous ce rapport de deux manières: soit en prétendant que la théorie existant par elle‑même et indépendamment de son application, on n'a pas à se soucier de ce qui arrive, mais uniquement de ce qui devroit arriver. C'est déduire une fausse conséquence d'une prémisse qui ne souffre pas contradiction. Sans doute la vérité existe par elle‑même, mais elle se reproduit aussi dans chaque forme visible. Les traits caractéristiques du genre doivent se retrouver dans chaque individu; s'ils ne s'y retrouvent point, c'est parce que non pas la nature, mais le philosophe s'est trompé. Mais il y a encore une autre source d'erreur: c'est lorsque, dominé par des préjugés, on dénature les individus pour qu'ils se prêtent aux chimères de l'imagination ou du raisonnement; on fausse volontairement ou involontairement l'histoire pour la faire quadrer69 avec des systèmes composés à l'avance. C'est ainsi que des théories erronées et dangereuses ont trouvé un accès très facile, parce que, d'après les assertions audacieuses d'observateurs superficiels, on étoit réellement persuadé que les annales des peuples en contenoient les exemples vivans; que l'expérience du genre humain venoit à l'appui. L'examen consciencieux du droit public des états est un des moyens les plus efficaces pour renverser les utopies de la philosophie révolution[n]aire.

Du gouvernement patriarcal

Le premier gouvernement fut celui de la famille, comme il est le plus simple et le plus naturel. Le père de la famille en est le souverain. Son épouse et ses enfans lui obéissent. Mais la famille augmente et s'étend. Bientôt elle devient une tribu. Des affinités, des relations de service et de dépendance se forment. Le père ou l'ayeul n'étant plus, le fils ainé lui succède, ou bien les frères partagent l'autorité. C'est ainsi que la famille donne naissance à de grandes monarchies.

Sur les gouvernemens despotiques de l'Asie70

Dans les grandes monarchies de l'Asie, le souverain est communément le despote légitime; non seulement le chef, mais aussi le maître des ses sujets. Tandis que les gouvernemens de l'Europe présentent une grande variété de formes, les états de l'Asie, malgré les révolutions qui les agitent, les bouleversent et les anéantissent, se maintiennent ou renaissent toujours sous la même forme, et reproduisent les mêmes traits. D'où vient cette uniformité, ce caractère immobile? D'où vient qu'après tant de siècles, l'empire ottoman et la cour de Constantinople ressemblent exactement à la monarchie des Perses et à la cour de Babylone? On en a cru trouver différentes causes.

D'abord la nature physique de l'Asie, où se trouvent presque partout d'immenses plaines et de vastes plateaux, tandis qu'un sol morcelé offre en Europe des divisions naturelles et des centres de réunion. Ensuite le caractère contemplatif des peuples de l'Asie, dont les passions sont fort concentrées et peu mobiles. Puis on a expliqué l'uniformité du despotisme par des circonstances particulières qui en Asie ont toujours existé. Les états en Asie sont des théocraties ou des gouvernemens militaires. Quand l'état, au lieu d'être placé, tel qu'il est, et en conservant son propre caractère, sous les influences bienfaisantes de la religion, ne devient autre chose qu'un établissement religieux; quand les loix politiques deviennent des dogmes de la religion, alors leur immobilité est le résultat naturel de cette assimilation. Un gouvernement militaire ne sauroit se maintenir que par la force: la crainte est son ressort nécessaire. En Asie la polygamie est introduite; elle amène la dépendance complète, la condition servile des femmes et des enfans; et la servitude, sur laquelle repose l'existence des familles, devient, par une conséquence qui n'est guères difficile à saisir, la base également des états. Partout en Asie on retrouve les castes; on ne sauroit dire avec justesse qu'elles ont été introduites. Probablement elles sont le résultat de l'unité des familles, qui, devenues des tribus et conservant leur genre de vie particulier, ne se mêloient pas avec les autres habitans. Cette uniformité dans les travaux et par conséquent dans la nature des sentimens et des idées, devoit nécessairement produire de la fixité dans les gouvernemens. Le pouvoir de l'habitude devoit être très grand; tout devoit avoir une tendance à l'immobilité.

Sans doute le climat a aussi beaucoup contribué à ramener toujours en Asie les mêmes formes politiques. Souvent on71 a attribué trop de pouvoir au climat; on a oublié qu'il y a des influences de beaucoup supérieures à celle là; et on a cru trouver dans cette empire de la nature physique sur le caractère moral, un argument en faveur des doctrines matérialistes. Mais tout en se gardant soigneusement de si tristes écarts, on ne sauroit nier que la variété des atmosphères et des terrains ne doive compter parmi les élémens producteurs des traits caractéristiques de telle ou telle nation. C'est ainsi que la chaleur excessive et la fertilité étonnante de beaucoup de parties de l'Asie, en rendant la lassitude plus prompte et le travail moins nécessaire, durent amener la paresse, l'insouciance, le luxe, l'asservissement aux voluptés. Les habitans des plaines et des vallées affoiblis par les facilités et les jouissances de la vie, succomboient aisément sous les attaques des peuplades qui, descendues comme un torrent du haut des monts, devoient bientôt céder aux mêmes tentations, pour avoir, à l'approche de nouveaux conquérans, le même sort.

On exagère communément les inconvéniens et les vices de ces gouvernemens. On les dépeint comme gémissant sous des souverains, qui n'ont aucune limite, aucun frein dans l'exercice de leur pouvoir. Il n'en est pas ainsi. D'abord la religion est un frein qu'ils ne sauroient secouer. Et cette religion n'est pas un vain épouvantail, que le despote impie peut mépriser impunément. Ses droits sont rappelés et maintenus par les prêtres; et, comme le peuple croit à cette religion, comme il respecte ses interprêtes, et même ne respecte le souverain, que pour autant que celui‑ci demeure soumis au pouvoir divin, dont tout pouvoir terrestre émane, on voit que déjà, par cette intervention des ministres du culte, il y a une forte digue contre l'arbitraire.

Les sujets, les serfs, les esclaves mêmes ont des droits. Ils possèdent des biens, dont la disposition, soit par la coutume, soit par la bonté et les promesses du souverain, leur est réservée. Le despote, s'il viole ces droits, ébranle les fondemens de sa propre autorité. Le despote, quand il veut le mal, rencontre beaucoup d'obstacles. Quand il désire le bien, il a des moyens immenses à sa disposition. Il se conduit d'après les loix universelles de la justice et de l'équité. Il se voue au bien de ses peuples; il devient le père de ses sujets. Alors il réalise cette monarchie, dont la Cyropédie72 nous offre le roman, et dont quelques noms bénis en orient rappellent les glorieux exemples.

Il serait absurde de vouloir nier que les histoires des états despotiques de l'Asie sont bien fréquemment le récit presque non interrompu de malheurs et de crimes. D'ailleurs les gouverneurs et les satrapes qui, sous des princes méchans ou foibles, peuvent ordinairement pressurer à leur gré les provinces, pourvu qu'une partie de ce qu'ils enlèvent, suffise à remplir les coffres du maître, multiplient les maux et les horreurs d'un pouvoir oppressif. Mais, pour juger sainement et avec impartialité des états de l'Asie en général, on doit se rappeler que beaucoup de crimes et d'atrocités appartiennent uniquement ou surtout à l'histoire de la cour ou du sérail. Que plusieurs souverains ont su efficacement protéger leurs sujets contre le despotisme en sous‑ordre, et que la sévérité déployée à cet égard, étoit un véritable bienfait pour les subordonnées. Que la manière arbitraire dont le souverain dispose souvent des biens et de la vie, ne concerne que ceux qui, en se mettant au service du despote, se sont soumis volontairement aux chances terribles d'une disgrâce. Que le retour fréquent des bouleversemens et des révolutions, que détermine la violence ou l'injustice, est un avertissement propre à laisser des impressions fort salutaires. Que dans ces grands états les conditions de dépendance varient à l'infini, et que souvent des tribus, des peuplades entières se maintiennent dans une position qui ressemble beaucoup à une complète liberté. C'est ainsi que les Grecs jouissoient en général d'une indépendance très grande et que leurs droits étoient plus réels et mieux respectés qu'ils ne pourront l'être sous l'influence des doctrines, sur lesquelles on prétend de nos jours fonder les états européens.

C'est ici peut‑être le lieu de dire un mot des théocraties. Tout état est ou doit être théocratique, pour autant que tout état est soumis à Dieu et doit reconnoître ce pouvoir suprême.73 Mais une théocratie proprement dit existe là où le gouvernement spirituel et temporel est le même, et se constitue l'organe exclusif du pouvoir divin en toutes choses. Le pouvoir alors exige quelquefois l'adoration et du moins s'arroge l'infaillibilité. On en a des exemples au Thibet, en Chine. En Europe les papes ont voulu autrefois métamorphoser la chrétienté tout entière en un gouvernement théocratique. Il seroit mal à propos de donner ce nom à des états où le souverain est en même temps chef d'une église, aussitôt qu'il sépare ses fonctions spirituelles des droits qu'il exerce au temporel. Le gouvernement des états du Saint Siège n'est pas nécessairement théocratique: il pourroit être aristocratique et presque républicain.

La constitution du peuple juif n'étoit pas théocratique, ou du moins ne l'étoit que dans un sens infiniment plus relevé, pour autant que Dieu, en le guidant et l'élevant d'une manière tout‑à‑fait spéciale, a voulu être plus directement son souverain. Du reste nous voyons Moise â côté d'Aron, les juges et les rois à côté des prophètes et des sacrificateurs.

Observations générales sur les républiques

La république est dans la nature des choses, aussi bien que la monarchie. Les hommes naissent dans la famille; ils se constituent volontairement ou ils sont constitués par la force des choses et des circonstances en société. Ils s'associent; ils forment des corporations, pour différens buts. Quand ce but n'est autre que de vivre en commun, quand cette association est indépendante et jouit de la souveraineté, alors elle forme un état, une république. Indépendance est le caractère de tous les états; communauté le trait particulier des républiques.

Durant une longue suite de siècles l'Europe et une partie des côtes de l'Asie et de l'Afrique ont été couvertes de républiques. Les Phéniciens, Carthage, la Grèce, les Romains. Leur origine a été très variée. La monarchie a partout précédé. Quelquefois la dynastie s'éteignoit. Souvent aussi le pouvoir des rois devenant trop oppressif, des révolutions les éloignoient, les précipitoient de leurs trônes. D'autres fois des tribus précédemment séparées se réunissoient pour vivre sous des magistrats choisis de commun gré. Des colonies alloient fonder des nouveaux états. Ainsi de bien des manières pouvoient surgir des états républicains.

Dans une monarchie proprement dite il n'y a pas de chose publique. L'état est la chose du monarque; le monarque c'est l'état: ôtez le monarque et vous aurez autant d'états qu'il y a de familles ou de corporations dépendantes uniquement de lui. Au contraire dans la république c'est le corps des citoyens qui forme l'état.

Presque toutes les républiques anciennes ont été des villes, des cités, avec leur dépendance et leur territoire. Quand Athènes dominoit la Grèce, quand le pouvoir de Rome s'étendoit de tous côtés jusqu'aux limites du monde connu, l'état ne consistoit cependant que dans une seule cité et l'organisation politique reposoit uniquement sur son organisation.

Mais on s'imagineroit à tort que la liberté et l'égalité, telle que des théories modernes ont voulu les déduire de prétendus droits imprescriptibles de l'homme, aient existé dans ces républiques. Ecartons d'abord les femmes, dont la position, dans plusieurs de ces états, approchoit assez de la servitude; puis les esclaves, dont la condition étoit déshonorante pour l'humanité. Mais parmi les bourgeois eux‑mêmes il y avoit de nombreuses classes et des séparations extrêmement tranchées. Le droit de cité étoit dans la même république d'ordinaire soumis à beaucoup de modifications.

Partout il y avoit, et il dut y avoir, trois principes: le principe démocratique, aristocratique et monarchique. La distinction des rangs est inséparable de toute existence sociale: il y a des classes supérieures et inférieures. Puis il y a un besoin d'unité, d'une direction forte et suivie. De là partout des assemblées du peuple, un sénat, des magistrats suprêmes auxquels, sous le nom de archontes, suffètes, consuls, est dévolue une grande partie du pouvoir. Quelquefois ces chefs portent le nom de roi. Mais il faut bien se garder de confondre cette forme du gouvernement républicain avec le gouvernement monarchique proprement dit. Le nom, le titre du magistrat ne sauroit changer la nature de la chose. Aussi longtemps que ces chefs restent ce qu'ils doivent être, ils ne sont que des mandataires, des subordonnées responsables et révocables. Dès qu'ils s'arrogent une autorité indépendante, ils usurpent sur la majesté du peuple et deviennent des tyrans.

Les diverses combinaisons et modifications de ces élémens ont produit une grande variété de républiques. Le salut de la patrie commune devoit toujours être le but commun. Mais on ne croyoit pas pouvoir anéantir les droits particuliers, aussitôt que le salut de l'état sembloit en exiger le sacrifice. Les droits des familles et des corporations étoient respectés comme parties intégrantes du droit public.

Communément au gouvernement monarchique succédoit une aristocratie, qui dégénéroit en un pouvoir oligarchique et oppressif. Alors la masse des citoyens, lasse de l'oppression et acquérant la conscience de sa force, secouoit violemment le joug; et bientôt on tomboit dans les écarts et les excès d'une démocratie turbulente aboutissant à l'anarchie. Les disputes des factions frayoient le chemin à un despote, qui régissoit alors avec une verge de fer ceux qui l'avoient élevé. Sa volonté devenoit le principe du gouvernement dont il conservoit prudemment la forme.

Les gouvernemens fédératifs

On ne doit pas les confondre avec `ces associations précaires et momentanées, fondées sur de simples rapports de consanguinité et de moeurs, dont des fêtes religieuses fournirent l'occasion et finirent par être l'unique objet' (associations amphyctioniques).74 Aratus en Grèce donna le premier exemple d'un gouvernement fédératif.75

Des colonies. Saint[e]‑Croix.76

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Noten bij no. 45 Studiën over de revolutie etc. VII.
1 

Aant. van Groen op de omslag: `Observations sur le droit public (Beschouwingen)'.



2 

Cf. Zwaan, G. v. P., p. 57; 94 n. 251.



3 

Hs. beschadigd.



4 

Het vervolg (t.m. nécessaires) bevindt zich op het zesde vel vóór dit opstel.



5 

Cf. Beschouwingen, p. 27.



6 

Hs.: `rejettée'.



7 

Zie n. 242 van no. 42.



8 

Cf. Beschouwingen, p. 34‑43.



9 

Cf. Ex. 3, 6; Matth. 22, 32; Pascal, Pensées no. 296 (éd. Tourneur II, 8): ```Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob'', non des philosophes et - des - savants.'



10 

Cf. Actes 4, 12.



11 

Cf. Beschouwingen, p. 43‑68.



12 

Hs. beschadigd: [so]brement?



13 

Cf. Beschouwingen, p. 47.



14 

Cf. Jean 4, 23.



15 

Cf. Eph. 6, 17.



16 

Cf. Beschouwingen, p. 61, 2.



17 

Zie n. 73 van no. 40.



18 

Cf. Jean 16, 13.



19 

Cf. Beschouwingen, p. 67.



20 

Cf. Beschouwingen, p. 68‑73.



21 

Cf. Matth. 22, 37.



22 

Hs.: `appellèrent'.



23 

Zie voor deze Ciceroniaanse formulering Zwaan, G. v. P., p. 174; 211 n. 428. Cf. Beschouwingen, p. 77; Ong. en rev., 2e dr., p. 176.



24 

Cf. Beschouwingen, p. 78.



25 

Cf. Beschouwingen, p. 92.



26 

Cf. Matth. 16, 3; Luc. 21, 25. Op 10 oct. 1830 had Merle d'Aubigné over dit onderwerp gepreekt (zie bibliografie).



27 

Cf. Beschouwingen, p. 101, 1.



28 

Cf. Beschouwingen, p. 106.



29 

Cf. Beschouwingen, p. 110.



30 

Cf. Beschouwingen, p. 115.



31 

Cf. Zwaan, G. v. P., p. 70 n. 47.



32 

[C3]Cf. Beschouwingen, p. 121.

[C3]33 

Cf. Beschouwingen, p. 123.



34 

Cf. Beschouwingen, p. 129.



34a 

Misschien staat er `ses'.



35 

Cf. Beschouwingen, p. 137.



36 

Cf. Actes 14, 16.



37 

Cf. 2 Rois 18, 21.



38 

Cf. Beschouwingen, p. 138.



39 

Cf. Beschouwingen, p. 140.



40 

Cf. Beschouwingen, p. 142, 1.



41 

Zie n. 336 van no. 40.



42 

Cf. Beschouwingen, p. 144.



43 

Cf. Beschouwingen, p. 172‑175.



44 

Cf. Beschouwingen, p. 176‑186.



45 

Cf. Beschouwingen, p. 148 e.v.



46 

Marginale aant. van Groen: `Le témoignage de la ph[ilosophie] ne sauroit être en contradiction avec l'hist[oire]. Le droit phil[osophique] est base essentielle, source et type du dr[oit] hist[orique].'



47 

Zie n. 2 van no. 43.



48 

Cf. Beschouwingen, p. 145‑147.



49 

Cf. Beschouwingen, p. 164.



50 

Zie over codificatie Beschouwingen, p. 167.



51 

Cf. Ong. en rev., 2e dr., p. 44‑52.



52 

Hs. beschadigd.



53 

Cf. Rom. 13, 4.



54 

Cf. Actes 5, 29.



55 

Versta: Du droit divin.



56 

Marginale aant. van Groen: `Ancillon'. Zie n. 4 van no. 39.



57 

Cf. Rousseau, Du contract social I, 2 i.f. (Oeuvres complètes III, 353/4); Zwaan, G. v. P., p. 389.



58 

Zie n. 28 van no. 39.



59 

Cf. Digesta L, 17, 202 (Corpus juris civilis I, 926): `Omnis definitio in iure civili periculosa est . . .'



60 

Zie n. 22 van no. 41.



61 

Cf. Beschouwingen, p. 38, 1; De Bonald, Législation primitive I, 40; II, 12; 144.



62 

Cf. De Bonald, Législation primitive II, 199 e.v.



63 

Zie n. 9 van no. 39.



64 

Zie n. 12 van no. 39.



65 

Marginale aant. van Groen: `Les états se crystallisent sous l'action des loix universelles.'



66 

Cf. Rousseau, Du contract social II, 2 initio (Oeuvres complètes III, 369).



67 

Cf. Ong. en rev., 2e dr., p. 65.



68 

Cf. Ong. en rev., 2e dr., p. 198.



69 

Oudere vorm voor cadrer.



70 

Cf. Ong. en rev., 2e dr., p. 80.



71 

Groen denkt vooral aan Montesquieu. Cf. Beschouwingen, p. 19, 1; Smitskamp, G. v. P., p. 59.



72 

Van Xenophon.



73 

Marginale aant. van Groen: `Turquie. Même dynastie; autorité de l'Alcoran.'



74 

Cf. Sainte‑Croix, Des anciens gouvernemens, p. 1/2.



75 

Cf. Sainte‑Croix, De l'état, p. 84.



76 

Groen wilde kennelijk iets aanhalen uit Sainte‑Croix, De l'état et du sort des colonies des anciens peuples.

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